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Sur les ferrys du lac Victoria, les passagers s'en remettent à Dieu

11 octobre 2018 à 09h43 Par AFP
Le MV Mbita III penche très légèrement vers la gauche et se fait vieillissant."Il n'y a aucun problème", sourit toutefois son capitaine Eric Charles.Le lac Victoria est calme et ce ferry opérant au Kenya ne transporte que quelques dizaines de passagers et une poignée de véhicules.

Mais sur le pont, beaucoup gardent à l'esprit le naufrage du MV Nyerere il y a deux semaines à peine, qui a fait 228 morts à un peu plus de 200 kilomètres de là en Tanzanie, une des pires catastrophes de l'histoire du lac Victoria.

"Je ne me fais pas trop de soucis pour la surcharge du navire mais la grande question que je me pose, c'est l'entretien du bateau, ça je ne sais pas", affirme Peter Ochyeng, un pêcheur kényan de 25 ans, pointant du doigt notamment la peinture délavée recouvrant le ferry."Moi, je prie Dieu que rien n'arrive comme en Tanzanie".

"Le Kenya n'est pas la Tanzanie", se défend Eric Charles."Ce bateau a une capacité de 400 personnes et je ne laisserai jamais rentrer plus de passagers", dit-il, en faisant vrombir les moteurs pour s'éloigner du quai de Luanda K'Otieno, dans l'ouest du Kenya, et rejoindre la ville de Mbita, de l'autre côté de la baie, évitant ainsi aux passagers un détour de plusieurs heures par la route.

Il assure en outre que si les "gros" naufrages de ferrys, "plutôt rares" selon lui, attirent l'attention du public, ce sont ceux des petites embarcations en bois vétustes qui font le plus de morts sur le lac Victoria.

Au moment de son naufrage, le MV Nyerere transportait près de trois fois le nombre de passagers prévu.Il ne s'est retourné qu'à quelques dizaines de mètres de sa destination finale, l'île d'Ukara.Mais peu de gens sachant nager dans cette région du monde, le bilan a pris des proportions démesurées.

"La plupart des gens ne savent pas nager par ici et c'est normal, c'est culturel", explique Josephine Akini, une commerçante de 39 ans se rendant à Mbita pour rendre visite à un membre de sa famille."Quand j'étais jeune, mes parents me disaient de ne pas m'approcher de l'eau, parce qu'il y a des bêtes sauvages dangereuses comme des crocodiles ou des hippopotames".

En Afrique, les points d'eau naturels peuvent également être associés à des maladies.

A côté de Josephine, Rose Ojoo, une infirmière de 47 ans, fait dès lors figure d'exception."Je suis allée dans une école où il y avait une piscine et les cours de natation étaient obligatoires", dit-elle fièrement.

"La solution n'est pourtant pas de construire des piscines publiques en Afrique", relève Mattias Wengelin, de la fondation Safe Waters, qui œuvre notamment à l'amélioration de la sécurité des moyens de transport sur les Grands lacs africains."Le continent a d'autres priorités et ensuite ce n'est pas comme cela qu'on va sauver tout le monde.Il faudrait surtout éviter les naufrages".

- 'Pas une fatalité' -

Selon un rapport de 2014 de l'Organisation mondiale de la santé (OMS), l'Afrique compte le plus grand nombre de noyades au monde, avec près de 8 pour 100.000 personnes, soit le double de l'Europe.

Sur le plus grand lac d'Afrique, la surcharge des embarcations est un facteur fréquent de catastrophes, au même titre que la vétusté des navires et le manque de considération des autorités pour la sécurité.En 1996, quelque 800 personnes, selon la Croix-Rouge, avaient trouvé la mort dans le naufrage du ferry Bukoba, surchargé de passagers, à quelques milles au large de Mwanza.

"Il y a un grand problème de gouvernance.Entre la police, les gardes-côtes et les autorités portuaires, il existe assez de gens pour faire respecter des règles de sécurité qui existent déjà mais ce n'est pas fait et c'est un grand problème", souligne une source maritime souhaitant garder l'anonymat.

Et cette dernière de relever que la vétusté des bateaux sillonnant le lac Victoria n'est pas une fatalité, surtout au Kenya.

Sur le quai de Luanda K'Otieno, le MV Mbita III a un concurrent.Flambant neuf, le MV Captain Dan, opéré par une société privée, arpente la côte kényane du lac Victoria, ne transportant que des passagers.

"Ce bateau-ci est plus rapide, il part à l'heure et il semble être plus sûr car il est tout nouveau", observe en montant à bord Alphons Odhiambo, un ouvrier en construction de 32 ans, expliquant payer 160 shillings (1,4 euro) pour rejoindre Mbita, soit 10 de plus que sur le MV Mbita III.

Le capitaine du bateau, Peter Omondi, se targue d'un respect méticuleux des normes de sécurité et veut pour preuve les gilets de sauvetage aisément accessibles en cas de problème car pendus dans des filets au dessus des banquettes des passagers.A plusieurs endroits, des écriteaux invitent par ailleurs à solliciter des gilets de petite taille pour les enfants.

"Ce n'est pas partout pareil sur le lac Victoria", fait-il valoir."Il y a des endroits où on fait attention à la sécurité."