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19 juillet 2012

Aux pays des filles chères : les dots freinent les mariages au Cameroun

Publié le 01/12/2010 par Jean-Baptiste Ketchateng

Posez la question à un Camerounais dans une rue de Douala ou de Yaoundé : quelles sont les communautés où la dot n’est pas facile à constituer ? Les commentaires et les anecdotes fuseront. Comme celle de ce fonctionnaire qui a emporté immédiatement vers une autre fiancée, les cadeaux qu’il venait offrir à la famille de sa promise. Les parents de celle-ci avaient jugé qu’il manquait quelques éléments de la " liste ". La liste ! La fameuse compilation des exigences des familles des jeunes filles qui font souvent de la dot, une entrave au mariage. La dot ! Elle a quasiment distingué les fiancées chères payées des autres.

Attablés dans un bar populaire à l’arrière de la galerie commerciale de l’avenue Kennedy à Yaoundé, des commerçants prennent leur pause en se livrant à un des jeux favoris des Camerounais : rire des usages de telle ou telle tribu locale. Aujourd’hui, ce sont les pérégrinations d’un candidat au mariage en pays eton qui amusent les joyeux compagnons. Pascal, métis de par sa naissance d’un père originaire des hautes terres de l’ouest camerounais et d’une mère d’Akonolinga, où l’homme était allé chercher fortune comme nombre de ses compatriotes le faisaient à travers le pays et même au-delà. "Je suis né à Akonolinga en 1969. Mon père est parti du village avant l’indépendance pour Yaoundé où il aidait son oncle transporteur avec un pick-up. C’est comme cela qu’en collectant du cacao, il a rencontré ma mère", confie l’homme qui doit rassembler une liste impressionnante de biens et de victuailles pour payer la dot de sa famille : porcs d’une centaine de kilos, couvertures de luxe, sacs de riz, et… une motocyclette côtoient des noix de kola.

Retour sur investissement

S’il a bien prévu de dépenser un million et demi de FCFA pour les cérémonies qui vont bientôt l’amener dans un village près d’Obala, à trente kilomètres au nord de Yaoundé, il n’en pense pas moins que c’est assez cher payé : "C’est lourd mais on fait toujours comme ça chez les Eton. J’ai même déjà invité des amis qui vont m’aider". "En fait, c’est avec le temps qui passe que la dot est de plus en plus coûteuse. Cela a perturbé la relation d’une amie que j’ai connue à l’université car son fiancé venant d’une famille démunie, ne pouvait faire face à la demande de sa future belle-famille. On dirait que certains parents cherchent à récupérer ce qu’ils ont investi dans l’éducation de leur fille, notamment lorsque celle-ci a fait de longues études. Il me semble également que c’est une manière de décider de la valeur de la future épouse", explique Francine, fonctionnaire des postes et telecom, originaire du pays des Yanda, une branche de la grande tribu des Ewondo qui peuplent le centre-sud camerounais.

Les jeunes aussi auront des enfants à marier

Chez les Yanda justement, témoigne cette dame, nombre de jeunes filles choisissent d’aller vivre avec leur conjoint, tant que celui-ci n’a pas encore payé la dot. "Elles disent que c’est en attendant, mais c’est un moyen détourné de sauter un handicap sérieux", estime Francine pour qui, tôt ou tard, la dot va devoir se conformer à la réalité sociale marquée par la crise économique et le chômage de la jeunesse, ou disparaître. "C’est sûr que les jeunes qui entretiennent de moins en moins de rapports avec la société traditionnelle, ses règles et ses coutumes, vont relâcher la pratique quand ils auront eux-mêmes des enfants à marier. Surtout quand ils verront combien ils ont pu être confrontés à des difficultés injustifiées", plaide Francine.

La perversion de la dot

Mais pour Bogart Kend et Francis Honoll, qui ont mené une réflexion sur la question du point de vue de la tradition basa’a, un peuple voisin des Ewondo et des Eton, c’est à la modernité mal apprivoisée qu’il faut imputer le tort de la perversion de la dot. "Dans la liste on trouve généralement des produits de consommation courante : bœuf, morue, allumettes, pagne, vin de palme, noix de cola, rhum , whisky, riz, sel , barre de fer ou barre de cuivre, tabac, ignames, plantain…qui symbolisent des éléments comme l’eau, l’air, le feu, la terre, etc. La liste, telle qu’elle est, résulte de plusieurs perturbations extérieures ou des réformes internes. Car on y voit tant les articles d’importation que des productions locales. La modernité a apporté d’autres éléments dans la composition de la dot, on peut citer entres autres : téléviseur écran plasma, four micro-ondes, réfrigérateur, séjour en pension complète au Carnaval de Rio de Janeiro ! "

Les filles basa’a sont les plus chères

Une explication qui ne convainc pas Pascal et ses amis pour qui : "les filles basa’a sont les plus chères". Exagération imaginaire et populaire, pense quant à elle Francine. Car c’est l’éducation qui est en cause : " les familles, suivant l’éducation que les parents veulent donner à leurs enfants, le rapport que la communauté a avec le mariage, etc., peuvent décider de ne pas compliquer la tâche aux jeunes, même chez des Basa’a. On l’a déjà vu". Les dots exorbitantes, phénomène familial ? "Oui, assure Nadège Ntsama, fille Ewondo. On le vit beaucoup plus dans les familles de "nouveaux riches". Il est difficile de retrouver des familles restées intègres et fières se livrer à de tels abus. Mais je conseille aux jeunes de chercher à garder le plus possible une représentation traditionnelle de la dot car c’est aussi un moyen de maintenir le lien familial. Avant en effet, ce sont les familles ou les villages des jeunes hommes qui la réunissaient, les fiancés devant prouver leurs qualités personnelles dans d’autres épreuves".

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