Au Kivu, on viole et massacre dans un silence…assourdissant

Par Salah Eddine, le 27 octobre 2017

Tribune de YAMINA BENGUIGUI

Au Kivu, on viole et massacre dans un silence…assourdissant
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A l’occasion du Sommet des dirigeants des pays des Grands Lacs qui s’est déroulé la semaine dernière à Brazzaville, j’ai souhaité adresser un plaidoyer au Président Sassou Nguesso qui dirige la Conférence internationale sur la région des Grands Lacs (CIRGL).
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Lors de ce sommet auquel a pris part six Chefs d’Etat de la région, l’accent a été mis sur la situation sécuritaire en République Démocratique du Congo ( RDC ) et c’est en cela que j’ai voulu adresser un plaidoyer sur la condition des femmes victimes de viols massifs, opérés comme arme de guerre dans la région.
C’est au cours de mes différents séjours sur place, où j’ai eu des dizaines d’entretiens, et notamment avec un groupe de femmes venu de l’Est du pays. Celles-ci m’ont interpellé sur le drame qui se jouait dans le Nord-Kivu : des viols massifs planifiés par des groupes armés rebelles, pratiqués sur des fillettes de quelques mois jusqu’à des femmes de 70 ans, en toute impunité, les escadrons de violeurs, porteurs du virus du sida, sont doublement payés pour le propager en toute impunité.
Le phénomène des viols massifs, planifiés, organisés, prémédités, commandités, et réalisés par des groupes armés en République démocratique du Congo est un phénomène structurel amplifié par les conséquences d’un conflit vieux de 15 ans.
L’objectif des commanditaires de ces viols est triple et cela est visible dès que l’on superpose 3 cartes :
La carte des groupes ethniques vivant dans les zones concernées ; celle des ressources minières et agricoles dans les zones concernées et celle des densités de populations dans les espaces concernés, et que l’on compare avec les chiffres et les rapports des acteurs de terrain (Nations unies, ONGs, société civiles), les objectifs apparaissent clairement :

1 - La dépossession de zones minières et autres ressources agricole et forestière au profit de groupes combattants liés à l’Ouganda, au Rwanda, et dans une certaine mesure, au Burundi.
2 - La déstructuration et la destruction de communautés dans les deux provinces des Kivus.
3 - Le déplacement de communautés ethniques au profit d’autres communautés. Il s’agit purement et simplement de déplacement de populations en vue de la reconfiguration démographique et politique de zones entières.
Le viol de guerre est un acte de barbarie. La profanation des vagins est une arme de destruction massive des femmes et des fillettes.
Le viol devient un instrument de génocide et une technique rustique d’extermination à moindre coût et de nettoyage ethnique. Des petites filles sont transformées en poupée de sang. Les nouveaux seigneurs de cette guerre sont devenus des grands prédateurs sexuels.
Le viol de guerre est devenu une redoutable arme d’extermination des femmes et peuples.
On viole... On tue...

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Le camp de Kanyaruchinya est un camp de déplacés où plus de 70.000 personnes venaient se réfugier ; à 5 km de la ligne de front entre les militaires de l’armée régulière congolaise (Forces armées de la République démocratique du Congo - FARDC) et le mouvement rebelle du M23. Toutes les femmes de ce camp avaient été violées. Femmes et enfants survivaient dans des conditions sanitaires intolérables.
Plus j’écoutais les témoignages, plus la sentence était violente. Elles avaient échoué dans ces camps car les victimes de viol sont exclues, sont bannies du groupe, de la famille. À la destruction physique s’ajoute la stigmatisation sociale, le viol étant considéré comme une infamie et un déshonneur. Les conséquences sont irréversibles. Les séquelles psychologiques et effets psychiatriques sont définitifs .La plupart des victimes sont contaminées par le VIH. Et la présence dans ces camps de milliers d’enfants nés de ces viols.

Aujourd’hui, au travers de ce plaidoyer, j’ai toujours à cœur d’inscrire dans mon engagement la défense des valeurs d’humanité et de solidarité, le respect du droit des femmes et la lutte contre les violences qu’elles subissent et vont continuer de subir dans les conflits armés.
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Yamina Benguigui
Présidente du Forum Mondial des Femmes Francophones
Présidente de l’Institut Robert Schuman
Réalisatrice
Ancienne Ministre de la Francophonie

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